vendredi 16 août 2019

Greta Thunberg: Michel Onfray répond aux critiques dans "Die Welt"


 
 
 
Archive du 14 août 2019

Michel Onfray vient de répondre au journal berlinois Die Welt au sujet de son récent texte polémique sur Greta Thunberg.
Nous reproduisons la version française de l'interview éditée originalement en langue allemande.
Principaux thèmes abordés

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Die Welt: Pourquoi Greta Thunberg vous agace-t-elle tellement?

Michel Onfray: Elle ne m’agace pas du tout: les bêtises des enfants sont toujours la faute des parents ou des adultes qui les entourent.
A seize ans, personne ne dispose d’une pensée propre.
A cet âge, on régurgite de la nourriture avec laquelle les adultes nous ont gavés.
Personne n’échappe à cette loi.
Dès lors, se pâmer devant la ventriloquie d’une jeune fille qui débite les discours que des adultes lui écrivent est un signe de nihilisme!
J’en veux moins à cette jeune fille qu’à ceux qui l’instrumentalisent.
Les adultes aiment l’entendre dire ce qu’ils lui ont appris depuis que le capitalisme a compris l’opportunité de l’écologie comme argument publicitaire pour faire ses bénéfices considérables.
Qui ne souhaite aujourd’hui consommer et acheter propre, écoresponsable, bio, traçable, free carbone, etc?            

DW: Elle pourrait très probablement être candidate au prix Nobel de la Paix. Serait-elle une bonne candidate?

MO: Elle est au lycée, n’a pas encore le bac, fait la grève de l’école, et va bientôt être nommée docteur honoris causa d’une université belge…
Je propose qu’on la nomme tout de suite présidente d’un gouvernement mondial selon le souhait de Jacques Attali et que, dans la foulée on lui décerne le prix Nobel de médecine, avant la médaille Fields, le premier prix du Concours Chopin et la Palme d’or à Cannes. Soyons sérieux…


DW: Fait-elle des dégâts? Si oui, lesquels à vos yeux?

MO:Oui, elle fait des dégâts à la Raison en incarnant cette mauvaise idée du philosophe Hans Jonas selon laquelle il faudrait renoncer à la raison, à la réflexion, à l’argumentation, à la démonstration, autrement dit au débat philosophique, pour lui préférer une "heuristique de la peur", autrement dit: qu’il faudrait urgemment faire peur pour convertir.
Elle tue une seconde fois Socrate et remet en selle les sophistes.

DW: D’autres de vos collègues français, comme Pascal Bruckner et Raphaël Enthoven, l’ont également attaquée. Puis-je me permettre la question: Et si elle était un jeune homme? Provoquerait-elle les mêmes réactions chez vous (et chez vos confrères)?

MO: Vous n’êtes pas bien loin de l’insulte…
Je vois sous votre question pointer l’accusation de misogynie ou de phallocratie.
Mais le féministe que je suis ne sépare pas les hommes des femmes.
Si une femme dit des sottises, je dit qu’elle dit des sottises, non pas parce quelle est une femme -précisions: une jeune fille…-, ce qui serait être vraiment misogyne, mais tout bêtement parce qu’elle dit des sottises.
L’égalité oblige à un traitement égal: une bêtise est une bêtise, peu importe qu’elle soit proférée par un homme ou par une femme.
Si une femme dit que la terre est plate et que je dis qu’elle se trompe, serais-je misogyne?
Ou faudrait-il, au nom d’un féminisme dévoyé, dire qu’elle a raison, tant pis pour la vérité?

DW: Vous la décrivez comme un cyborg, un être neutre, qui ne sourit jamais, qui ne montre pas d’émotion, ni peine, ni joie, "une poupée en silicone" écrivez-vous. Vous l’attaquez donc tout d’abord pour son physique, en deuxième lieu pour son message (la peur). Pourquoi prêtez-vous attentions à son apparence extérieure, pourquoi ce "non-physique" est-il si crucial dans le rôle que vous l’attribuez?

MO: Est-ce que décrire un physique c’est attaquer le physique?
Y a t-il dans ma description un jugement de valeur négatif, dépréciatif, insultant?
Dire d’un visage inexpressif qu’il est inexpressif, dire qu’on ne remarque aucune émotion sur son visage, dire que son visage est lisse comme celui d’un cyborg: est-ce une vérité constatable ou une méchanceté?
Pourquoi m’interrogez vous sur son physique et pas sur ce problème que je signale bien plutôt en affirmant qu’elle est le navire amiral du capitalisme vert?
Ces questions sont autant de diversions politiques…

DW: Avez-vous pensé que son autisme puisse être un atout?    

MO: Quelle question! Si j’ouvre mon dictionnaire, qui est pour moi un juge de paix bien plus fiable que la veulerie des réseaux dits sociaux, je constate que l’autisme est un terme qui relève de la psychologie et qui définit "un détachement de la réalité".
Lisez Le Robert. Pour le philosophe que je suis, le détachement de la réalité n’est pas la meilleure carte de visite pour parler de la réalité.

DW: Vous la décrivez comme faisant une lutte anti-Lumières et vous contestez les analyses scientifiques sur lesquelles elle fonde son analyse. N’a-t-il aucune raison, à vos yeux, d’être alarmiste et de changer nos comportements?

MO: Je souhaite qu’on parle d’astrophysique, d’orages magnétiques, de cycles solaires, qu’on inscrive la nature dans le cosmos et les multivers.
Je souhaite qu’on parle de géologie et qu’on se souvienne qu’il y eu des périodes de réchauffement et de refroidissement de notre planète alors que les hommes n’y étaient pas encore apparus.
Je souhaite qu’on parle d’histoire et que, en lisant Histoire du climat depuis l’an mil de Leroy-Ladurie, on constate qu’avant l’invention du moteur et des voitures, de l’avion et du diesel, les variations climatiques étaient considérables.
Par ailleurs, la cause anthropique est évidemment à prendre en considération, mais avec d’autres.

DW: Quelles sont les principales causes du réchauffement climatique à vos yeux?

MO: Principales? Les cycles cosmiques… Ce qui, je le répète, n’exclut pas la cause humaine.

DW: Vous citez le philosophe Hans Jonas qui a théorisé "une heuristique de la peur". Si le sentiment de la peur n’est pas légitime ni productif, quel sentiment devrait donc être la base d’une pensée d’avenir?

MO: Le philosophe que je suis estime que la philosophie des Lumières est toujours préférable à l’obscurantisme qui utilise la peur, l’épouvante, la foi, la croyance, l’agenouillement, la menace, l’intimidation, le tribunal pour parvenir à ses fins.
Le monde gouverné par l’argent dans lequel nous vivons a détruit la raison, la conscience, la réflexion, la méditation, l’analyse, la logique afin de pouvoir mieux gouverner les humains par les sentiments, les émotions, les affects.
Nous y sommes.
Greta Thunberg et son staff ajoutent un chapitre au 1984 d’Orwell.

DW: "Rien à reprocher à un enfant qui veut voir jusqu’où va son pouvoir d’agenouiller les adultes" écrivez-vous. Que reprochez-vous aux adultes qui l’écoutent?

MO: De ne pas être des adultes, d’être fascinés par le monde de l’enfance qu’ils sont incapables de quitter parce qu’ils procèdent d’une génération d’enfants-rois accrochés à leur trottinette électrique comme à un cordon ombilical qui les relie à leur enfance.
Permettez à l’athée que je suis de citer pour une fois la Bible: "malheur au pays dont le roi est un enfant" peut-on en effet lire dans l’Ecclésiaste.

DW: Le mouvement de 68 était-il aussi fait par "un troupeau de moutons "?

MO: Il était fait par ceux-là même qui sont devenus les parents des enfants roi et qui, après avoir célébré Mao et Trotski, communient aujourd’hui dans le credo de Jean Monnet et d’Emmanuel Macron…
Ils sont ceux qui se mettent à genoux devant les enfants pour n’avoir jamais su eux-mêmes comment être adultes.
Rappelons que cette génération de soixante-huitards a massivement milité dans les années 70 pour la dépénalisation de la pédophilie.
L’enfant est fait pour être dépassé vers plus que lui et non pas pour être célébré comme un fétiche, une icone.
Il est fait pour devenir un adulte et non pour rester cet être en devenir qu’il est.

DW: Si vous aviez seize ans aujourd’hui, quels seront vos combats ?

MO: C’est une question saugrenue à laquelle personne de bonne foi ne saurait répondre.
A seize ans, je découvrais Proudhon.
J’y suis resté fidèle. J’aimerais être ce même adolescent qui n’avait qu’un seule envie: sortir de l’adolescence et entrer dans le monde adulte.

DW: Sa grève pour le climat serait un "magnifique prétexte" pour faire école buissonnière. A-t-on le droit de faire avancer les sociétés qu’une fois ayant terminé le bac et ayant lu Rimbaud et Verlaine?

MO: Pas bien sûr que ne pas aller à l’école débouche immédiatement sur "faire avancer les sociétés"…
Par ailleurs, vous ne me ferez jamais dire que la grève de l’école soit un signe d’intelligence qui augmente la culture et rapproche de la vérité...
Enfin, moi qui aime la poésie, je vous dirai qu’on en apprend plus en lisant les poètes qu’en récitant les notes rédigées par des adultes qui synthétisent les rapports du GIEC.
A quoi j’ajoute que des cours d’astrophysique, d’astronomie, de géologie, d’histoire ne seraient pas en trop pour qui, à seize ans, à l’impudence de parler au nom de "la Science".

DW: Vous-vous trouvez où en répondant à ses questions et combien de degré fait-il chez vous?

MO: Je suis chez moi, en Normandie, à Caen, sous un ciel gris pommelé. Il fait 19°!
 
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