lundi 26 août 2013

Marseille : une mère brise "l'omerta" des cités

 Son fils a été abattu en 2010 à Marseille, et son tueur cette année en mars. Malika Ben Amar dénonce la spirale de la violence : "Tout le monde sait tout."   

Le 18 mars, deux jeunes hommes de 21 ans meurent criblés de balles au pied d'une tour des Bleuets, au cœur des cités nord de Marseille. Il est 10 heures 45.
 Quelques minutes seulement après le drame, dans son petit appartement de la Belle-de-Mai, un quartier populaire du centre, Malika Ben Amar reçoit un coup de fil.
 Le temps de trouver une voiture, elle file sur place et force le périmètre de sécurité dressé par la police.
 Malika veut voir le corps. "C'est vous qui l'avez tué", lance-t-elle aux parents de la victime en larmes auprès de leur enfant.
Pour les médias, c'est le troisième règlement de comptes de l'année.
 En 2013, le macabre décompte a commencé le 27 février dans la cité des Oliviers. Depuis, Marseille en a enregistré 10 de plus. Des petits soldats de la drogue, des guetteurs, des vendeurs rétribués entre 30 et 150 euros la journée par les "raïs", les patrons de réseau qui empochent des centaines de milliers d'euros par mois et par point de vente.
 Les places sont tellement chères que de nouveaux métiers apparaissent.
Ce sont aujourd'hui des gamins de moins de 10 ans qui sont enrôlés pour apporter des casse-croûte aux dealers vissés sur leur chaise.
 Quitter sa place, c'est prendre le risque de devoir la reconquérir au couteau ou à la kalachnikov.

Mort pour un bout de trottoir que se disputent deux bandes

Pour Malika, une grande femme solide au regard éteint par les antidépresseurs, le "petit voyou" qui vient de succomber de 27 balles est le meurtrier de son fils, tombé, lui, le 18 juillet 2010 au pied d'une autre tour.
 Il avait 20 ans.
Ce 18 mars, lorsque le téléphone a sonné, cela faisait trente-quatre mois que cette mère de 48 ans savait qui avait poignardé Erwan.
 Que toute la cité savait.
 Que la police savait.
Et que le meurtrier, un dealer, continuait ses petits trafics.
 Dans le quartier, "on" dit qu'il est mort pour un bout de trottoir que se disputaient deux bandes.
"'On' est venu me donner son nom quelques semaines seulement après l'assassinat, raconte Malika. Erwan a été tué un dimanche vers 19 heures.
 Il a été lardé de coups de couteau par le passager arrière d'un scooter.
 Dans nos quartiers, les gens sortent à la fraîche ; au moment du meurtre, il y avait des dizaines de témoins, des hommes qui discutaient, des femmes qui promenaient leurs enfants… mais aucun d'eux n'a voulu témoigner.
 J'ai informé la police, mais sans preuve, que pouvaient-ils faire?
" Un mois après la mort d'Erwan, c'est un de ses plus proches amis, Sid Ali, qui était abattu.
Dans la cité, "on" dit que le meurtrier avait peur d'une vengeance.
 
«J’en veux beaucoup aux adultes qui ferment les yeux et qui vivent du trafic»
 
Le conducteur du deux-roues n'avait pas 15 ans.
 Il était en maternelle et au CP dans la classe de la sœur d'Erwan.
 "Je sais que ses parents l'ont envoyé en Algérie après le drame, raconte Malika, pour l'éloigner un temps du quartier.
 Il y a quelques mois dans une soirée, ma fille l'a croisé. Il voulait l'inviter à danser…" Un tout petit monde.
Aujourd'hui Malika veut donner un sens à la mort de son fils.
 Elle a rejoint le collectif du 1er juin, qui rassemble des habitants des quartiers populaires engagés contre la spirale des règlements de comptes.
 "J'en veux beaucoup aux adultes qui ferment les yeux et qui vivent du trafic", explique-t-elle.
Le collectif est né de la colère sourde de femmes qui assistent impuissantes à la déliquescence de leurs quartiers.
 "On a grandi là", raconte Yamina Benchenni, la porte-parole, ancienne militante de la marche pour l'égalité en 1983, la plus politique du groupe.
 "On ne peut plus se taire.
Ce sont nos enfants qu'on enterre aujourd'hui.
Les consommateurs viennent des quartiers chics faire leur marché tranquillement, les caïds dorment sur leurs deux oreilles, les flics véreux de la brigade anticriminalité (BAC) qui rackettaient les gamins ont repris leur boulot."
Erwan, le fils de Malika, et son meurtrier se connaissaient depuis toujours.
 Ils avaient grandi dans la cité des Oliviers-Malpasset.
 Celui que Malika n'appelle que "le meurtrier" avait un an et demi de moins que son fils.
Ils étaient tombés ensemble pour braquage.
 Erwan avait écopé de trois ans de prison et passé dix-huit mois sous les verrous. Malika a élevé ses deux enfants seule.
 Un modèle de famille monoparentale classique dans les cités.
 "J'ai toujours travaillé, relève-t-elle, je faisais des ménages. Et j'ai voulu transmettre des valeurs à mes enfants."
 Elle a réussi à scolariser sa fille cadette dans un quartier bourgeois en la domiciliant fictivement chez une amie.
 Erwan a dû se contenter de l'école du quartier.
Malika décrit un enfant brillant.
 Mais au collège, Erwan est rattrapé par la loi de la cité.
 En seconde, il décroche et veut faire un BEP.
 Il le terminera en prison, condamné pour avoir participé au braquage d'un bureau de tabac.
"À sa sortie, je voulais absolument l'éloigner", raconte Malika, on s'est retrouvé dans un appartement des Restos du cœur avec une seule chambre pour trois.
J'avais tellement peur que la prison finisse de le pourrir !
 Il y a retrouvé ses copains et il s'émerveillait car il y avait même un écran plat !
 Tous les mercredis, au parloir, je lui faisais la morale pour qu'il finisse son BEP.
" Un temps, Malika a pensé gagner la bataille.
 Libéré au bout de dix-huit mois, Erwan avait pris ses distances avec le "quartier" et décroché un premier CDD.
 "Il partait en déplacement tout le temps, raconte Malika, deux jours dans les Alpes-Maritimes, deux jours en Savoie.
 C'était un monde nouveau. Il voulait mettre de l'argent de côté et ouvrir sa boîte. Il gagnait 1.500 € net par mois."

Obligée de mener sa propre enquête

Malika n'aura jamais de procès.
 Hormis celui de la cité. Elle a mené sa propre enquête, obligée de payer pour avoir des informations.
 "On" dit que son fils a été victime d'une embrouille qui avait commencé entre jeunes plus tôt dans la journée.
Quand on lui demande si elle a pensé à se faire justice, elle jure que non.
 "Je n'ai pas de haine mais une grande colère contre ces grands-pères qui passent à côté de gamins de 10 ans en train de faire le “chouf” [la surveillance pour les dealers] sans rien dire, contre ces mères qui laissent leurs gamins vendre et qui les cachent lorsqu'ils tuent leurs copains.
 J'ai une grande colère contre l'administration qui ne sait pas reloger ceux qui veulent s'en sortir.
" Dans une pochette, Yamina Benncheni a cinq dossiers de familles menacées, obligées de faire les nourrices (héberger de la drogue et des armes).
 Le collectif se bat depuis des mois pour qu'on les déplace.
 En vain.
 Jeudi soir, Christiane Taubira, la ministre de la Justice, de passage à Marseille, a reçu le collectif dans un café pour écouter ses propositions.
"Nous en avons pourtant 23, poursuit Yamina.
Dans quelques mois, les candidats à l'élection municipale se souviendront de nous pour les aider à faire barrage au FN.
 
Cette fois, il ne faudra pas compter sur nous…"
 

Marie-Christine Tabet, envoyée spéciale à Marseille (Bouches-du-Rhône) - Le Journal du Dimanche


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