Entretien avec Tigrane Yégavian, journaliste et chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement. Yégvian a publié plusieurs ouvrages, dont « L’Arménie à l’ombre de la montagne sainte », « Mission », « Minorités orientales, oubliées de l’histoire » et « Géopolitique de l’Arménie ».
Un entretien réalisé par notre confrère Alvaro Peñas (https://elcorreodeespana.com/) et traduit par nos soins.
La veille du déclenchement de la guerre de 2020, au cours de laquelle l’Azerbaïdjan a saisi à l’Arménie une partie du territoire du Haut-Karabakh, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a rencontré le ministre Lavrov à Moscou. Ne pensez-vous pas que l’issue de cette guerre a été convenue a priori entre la Russie, l’Azerbaïdjan et la Turquie ?
Tigrane Yégavian : La Russie et l’Azerbaïdjan ont un partenariat très étroit. À la veille de l’invasion de l’Ukraine, Aliyev a signé à Moscou un accord avec Poutine sur l’exportation de gaz russe via le territoire azerbaïdjanais, ce qui a représenté un approfondissement de la relation stratégique entre les deux pays. Le fait est que ce conflit ne peut être considéré à l’échelle locale, car la Turquie joue également un rôle très important dans la région et est directement et indirectement impliquée. L’armée turque est en Azerbaïdjan, le commandement de l’armée est mixte et ses unités agissent conjointement. La Russie ne peut pas éviter la Turquie car elle est un partenaire essentiel dans le cadre des sanctions contre la Russie et est un exportateur clé de pétrole et de céréales. L’Arménie est victime de la géopolitique des empires. La Russie et la Turquie agissent comme des empires et divisent leurs sphères d’influence et, comme nous le savons, les empires n’ont pas de frontières, ils ont des fronts. Aujourd’hui, la Russie est affaiblie et c’est très dangereux pour l’Arménie, car l’Arménie n’a pas les ressources nécessaires pour trouver une alternative à l’alliance avec la Russie.
Et que cherche l’Azerbaïdjan avec cette nouvelle agression militaire ?Tigrane Yégavian : Les Turcs et les Azéris, qui sont des Pan-Turcs, considèrent l’Arménie comme un pays affaibli et ont deux objectifs. Le premier est de s’emparer d’Artaj, la république du Haut-Karabakh, ce qui représente une terrible menace pour les Arméniens de ce territoire car ils pourraient subir une nouvelle purification ethnique. Le deuxième objectif turc est un corridor stratégique, le corridor dit « Zangezur », dans le sud de l’Arménie, vers la province azérie du Nakhitchevan. Ce corridor permettrait la communication entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, le long de sa petite frontière de 13 kilomètres, et est beaucoup plus important au niveau mondial car il s’agit de la seule route entre la Russie et l’Europe. L’axe euro-atlantique est également très intéressé par cette route car elle peut affaiblir davantage le rôle de la Russie dans la région. L’Arménie ne peut pas s’opposer seule à l’axe pan-turc, et la relation avec la Russie est très affaiblie car il n’y a plus de confiance mutuelle. Les Arméniens se plaignent beaucoup, et à juste titre, parce que les Russes ne les protègent pas et n’agissent pas comme des alliés.