Fernand,
J’ai appris
récemment que tu avais décidé de baisser définitivement pavillon après
un demi-siècle de rouges limés, d’anisettes, de petits blancs, de
panachés, de diabolos menthe, de cafés, de demi-pressions. Tu abandonnes
parce que tout ce cirque te fatigue, parce que tu n’as plus la patience
d’attendre leurs dernières injonctions, parce que tu ne supportes plus
tous ces donneurs de leçons ? D’ailleurs que savent-ils de plus que
toi ? Toi, Fernand, qui connais les gens mieux que personne, qui sais
plus que tous les philosophes, les psychologues et les marchands de
raisonnements réunis à quoi ressemblent les chemins de la vie. Parce que
tu nous as vus grandir depuis cet “esquimau” que nous venions chercher
du côté de l’enfance, avec une pièce de un franc, entre l’heure de la
messe et celle de l’apéro, parce que tu nous as vus, là-bas, sur le
siège en moleskine rouler nos premières pelles et prendre nos premiers
râteaux, parce que tu les as vus vieillir, ceux qui ont laissé ici,
derrière le baby et sur les photos décaties, leurs plus beaux souvenirs,
parce que tu sais pourquoi ce veuf est toujours perdu dans ses
silences, parce que tu fus notre intercesseur, le dépositaire de nos
confidences.
Les gens de la
grande ville qui venaient pour le 15 août disaient que tu étais un “lien
social”. Toi, tu leur répondais que tu n’étais le lien de personne,
seulement un type qui servait à boire en écoutant circuler les
certitudes et les doutes, un premier pour la soif, un dernier pour la
route.
Pendant plus de
cinquante ans, tu n’as pas bougé de place. Tu es resté derrière ton
comptoir, derrière ces rideaux que ta mère avait tricotés au crochet
pendant la guerre, derrière cette plante empoussiérée qui regarde passer
les bétaillères, les rapides caussenards, les tracteurs garés n’importe
comment sur le trottoir.