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jeudi 4 février 2021

Lettre à Fernand qui tenait un petit bistrot de campagne (par Jean-Paul Pelras)

 

Fernand, 

 J’ai appris récemment que tu avais décidé de baisser définitivement pavillon après un demi-siècle de rouges limés, d’anisettes, de petits blancs, de panachés, de diabolos menthe, de cafés, de demi-pressions. Tu abandonnes parce que tout ce cirque te fatigue, parce que tu n’as plus la patience d’attendre leurs dernières injonctions, parce que tu ne supportes plus tous ces donneurs de leçons ? D’ailleurs que savent-ils de plus que toi ? Toi, Fernand, qui connais les gens mieux que personne, qui sais plus que tous les philosophes, les psychologues et les marchands de raisonnements réunis à quoi ressemblent les chemins de la vie. Parce que tu nous as vus grandir depuis cet “esquimau” que nous venions chercher du côté de l’enfance, avec une pièce de un franc, entre l’heure de la messe et celle de l’apéro, parce que tu nous as vus, là-bas, sur le siège en moleskine rouler nos premières pelles et prendre nos premiers râteaux, parce que tu les as vus vieillir, ceux qui ont laissé ici, derrière le baby et sur les photos décaties, leurs plus beaux souvenirs, parce que tu sais pourquoi ce veuf est toujours perdu dans ses silences, parce que tu fus notre intercesseur, le dépositaire de nos confidences.
Les gens de la grande ville qui venaient pour le 15 août disaient que tu étais un “lien social”. Toi, tu leur répondais que tu n’étais le lien de personne, seulement un type qui servait à boire en écoutant circuler les certitudes et les doutes, un premier pour la soif, un dernier pour la route.
Pendant plus de cinquante ans, tu n’as pas bougé de place. Tu es resté derrière ton comptoir, derrière ces rideaux que ta mère avait tricotés au crochet pendant la guerre, derrière cette plante empoussiérée qui regarde passer les bétaillères, les rapides caussenards, les tracteurs garés n’importe comment sur le trottoir.