dimanche 9 avril 2017

A Denain, Jacqueline, 69 ans et 340 euros par mois

Le 09/04/2017
        

Jacqueline Boilly, 69 ans, a vécu toute sa vie à Denain. Elle a vu la ville se désindustrialiser et se paupériser.

Jacqueline Boilly, 69 ans, a vécu toute sa vie à Denain.
Elle a vu la ville se désindustrialiser et se paupériser. (Dylan Gamba/ESJ)

 Vivre avec 17 euros par jour à Denain - La ville de 20.000 habitants est frappée par la désindustrialisation. De nombreux habitants vivent dans la pauvreté. Rencontre avec Jacqueline Boilly, 69 ans, 340 euros par mois. 
 
"C’est ma ville natale, je reste."
Assise par terre dans la rue Jean-Jaurès, engoncée dans son manteau, Jacqueline Boilly n’en démord pas.
Elle ne veut pas quitter sa ville de Denain (Nord), ancienne cité  industrielle, bordée par les corons, à quelques kilomètres de Valenciennes.

Malgré "les coups durs".
 Malgré la précarité de sa situation.
 Aujourd’hui retraitée, âgée de 69 ans, elle reçoit une pension de  340 euros par mois.
"J’attends toujours le 9 du mois, c’est le jour où je la touche", confie-t- elle, avec un fort accent ch’ti. Une somme bien en dessous du seuil de pauvreté, qui est de 1.008 euros par mois.
 
«On arrive à se débrouiller au jour le jour»
Comment fait-elle pour vivre avec si peu?
 Elle réfléchit avant de répondre.
 "On ne peut pas, finit-elle par lâcher. On survit comme on peut. Il y a un monsieur qui habite pas très loin de chez moi qui me donne parfois de la nourriture. On arrive à se débrouiller au jour le jour."

Un taux de chômage de 32%
 
Fille d’un immigré italien qui l’a abandonnée peu après sa naissance, elle passe plusieurs années en foyer avec sa mère, qui l’élève seule.
La vie de Jacqueline est émaillée de petits boulots.
 "J’ai souvent  fait des ménages, confie-t-elle, remontant régulièrement ses lunettes. J’ai aussi travaillé à Cambrai dans le chocolat mais je n’ai jamais beaucoup gagné."
 
«Au Secours Populaire, nous venons en aide à environ 600 familles»
 
Elle se souvient avec nostalgie du temps d’avant.
Celui des bals populaires, organisés régulièrement dans la ville, mais aussi le temps des fleurons industriels de Denain, les entreprises métallurgiques Usinor et Cail, fermées depuis.
Des entreprises qui employaient plusieurs milliers de personnes dans les années 1970 et faisaient vivre l’économie locale.
 "C’est à partir de ce moment là que c’est devenu très dur, analyse Jacqueline.
 Aujourd’hui, il n’y a plus rien.

 Mon ancien mari a travaillé à Usinor pendant plusieurs années.
A ce moment, il y avait une vraie solidarité et une vie à Denain."
Au mitan des années 1970, Jacqueline pouvait facilement trouver du travail dans la région.
Mais la désindustrialisation y a durablement installé une pauvreté.
Le long de la rue de Villars, artère principale de Denain, de nombreuses boutiques sont fermées, barrées de l’inscription "A vendre".
 La  ville a perdu près de 10.000 habitants en l’espace de trente ans.
Avec un taux de chômage de 32% (contre 10,5 au niveau national), c’est une des villes les plus pauvres de France.
"Nous sommes  vraiment débordés, confie Arlette Quesnoy, responsable de la section locale du Secours Populaire.
 Nous venons en aide à environ 600 familles et la situation est de plus en plus difficile."
 A Denain, près de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.
 
VIDEO : qu'est-ce que la précarité énergétique?
 

 
L’appartement dans lequel Jacqueline vit avec son fils est situé le long de la D955, entre la gare SNCF  et la mairie.
Elle hésite à laisser entrer le visiteur chez elle.
 Avant d’accepter.
 A l’intérieur, elle garde  son blouson sur elle.
 Le thermomètre ne dépasse pas les 13°C.
Pratiquement comme à l’extérieur.
"On s’y habitue à force", tente-t- elle, en souriant.
A l’intérieur du petit appartement d’une vingtaine de mètres carrés, rien d’ostentatoire.
Juste le nécessaire.
Entre la nourriture et le loyer, il ne reste  généralement que quelques euros à la fin du mois.
 Elle est obligée de porter une blouse trouée.
 Mais elle s’est toujours refusée à faire la manche.
 "Par fierté, je pense", lâche-t- elle.
Elle vit dans un logement mal isolé, "véritable passoire", comme elle le dit elle-même.
Pour faire des  économies, le radiateur est souvent coupé.
 "On le met quelquefois en hiver quand il fait vraiment froid,  mais on évite le reste du temps.
On s’habille chaudement à l’intérieur."

"Il m’est arrivé de vivre dehors"
 
Un cas qui n’est pas isolé.
 Ce que l’on appelle la précarité énergétique, qui touche près de 12 millions de Français, est prégnante dans la région Hauts-de- France.
Selon un rapport publié en 2013 sur la question, près de 25% des ménages, dans le Nord et le Pas-de- Calais, vivent dans cette situation.
 C’est dû à des spécificités locales comme le fait qu’à Denain, beaucoup habitent dans des habitations  construites il y a plus d’un siècle, désormais vétustes.
Une situation quotidienne pour Jacqueline.
Selon ses propres termes, elle a déjà "touché le fond".
 "Il  m’est déjà arrivé de dormir dehors, soupire-t-elle. Je dois faire attention à mes dépenses quotidiennement. Je mange très souvent des frites. Les frites, c’est pas cher."

Malgré tout, elle ne se résout pas à finir ses jours en maison de retraite.
"Je n’ai pas envie d’y aller, ils vont prendre tout mon argent, sourit-elle amèrement. Déjà que je n’en ai pas beaucoup."


 

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