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dimanche 31 mai 2020

Lancet Gate : l’étude anti-hydroxychloroquine s’avère être une « escroquerie intellectuelle »





par Darth Walker
samedi 30 mai 2020

Le 22 mai 2020, la prestigieuse revue scientifique The Lancet publie une étude suggérant une inefficacité et même une nocivité de l'hydroxychloroquine, que le Pr Raoult préconise pour soigner les malades du coronavirus.

L'étude prétend que les patients du Covid-19 qui ont reçu le médicament contre le paludisme meurent à des taux plus élevés et connaissent plus de complications cardiaques que les autres patients atteints du virus.

La grande étude observationnelle a analysé les données de près de 15 000 patients atteints du Covid-19 qui ont reçu le médicament seul ou en association avec des antibiotiques, en comparant ces données à 81 000 témoins qui n'ont pas reçu le médicament.
Ces résultats ont incité l'Organisation mondiale de la santé à suspendre les essais mondiaux du médicament hydroxychloroquine pour traiter Covid-19.
Ils ont aussi conduit la France à interdire la molécule contre le Covid-19 depuis le mercredi 27 mai. Dès le 23 mai, le ministre de la Santé, Olivier Véran, en avait profité pour faire l'annonce suivante sur Twitter :



Les résultats de l'étude du Lancet ont encore incité des chercheurs du monde entier à réévaluer leurs propres essais cliniques du médicament pour prévenir et traiter le Covid-19.

Un traitement médiatique moutonnier

Les médias français, quant à eux, ont immédiatement donné crédit à l'étude.
Les articles tombent les uns après les autres sur les sites des grands quotidiens : Libération (22 mai, 18h36), Le Figaro (22 mai, 19h30), Le Parisien (22 mai, 19h35), Le Monde (22 mai à 21h19). Les radios ne sont pas en reste dans la soirée (par exemple RTL 22 mai à 21h55).
Dès le lendemain matin (23 mai), le relais est pris par les radios-télévisions et, par ailleurs, par la presse quotidienne régionale (par exemple Le Télégramme et La Voix du Nord, d’autres comme La Dépêche avaient même réagi dès la veille au soir).
Pour France Info, c’est « une étude inquiétante  » (à cause des effets mortels) qui est sortie.

Sur BFMTV, on a bien invité Philippe Douste-Blazy qui critique la méthodologie de l’étude du Lancet (avec une erreur d'interprétation, corrigée par l'ancien ministre de la Santé sur Twitter) et dénonce clairement les conflits d’intérêt avec les industries pharmaceutiques.
Mais pendant qu’il parle s’affiche en gros titre en bas de l’écran : « Chloroquine : l’étude accablante ».



Les « JT » de 20h de TF1 et France 2 viendront clôturer deux jours d’intense diffusion dont la teneur générale semble avoir été résumée par Le Point : « Covid19 et hydroxychloroquine : fin de partie ? » (23 mai, 9h51).
On notera la sortie de Fabrice Arfi, membre de la rédaction de Mediapart, qui, dès le 22 mai au matin, consacre pas moins de 4 tweets (1-2-3-4) au sujet sur un ton méprisant :
« Une étude réalisée à partir de 15.000 cas et publiée dans une revue de référence démontre, comme cela a déjà été avancé, que le traitement vanté par Didier Raoult, de nombreux politiques français et Donald Trump est inefficace contre le Covid. La science contre la croyance » (tweet du 22 mai, 9h27).
Bientôt, les critiques fusent...

Pourtant, quelques jours seulement après sa publication, l'étude est remise en cause.
D'abord par le professeur Didier Raoult, promoteur du traitement dans son IHU de Marseille, qui la trouve "foireuse", juge "questionnables" son "intégrité" et son "sérieux" et qui estime qu'elle repose sur du "big data mal maîtrisé".



 

Mais aussi par Philippe Froguel, professeur au CHU de Lille et à l’Imperial College de Londres, qui s'indigne du crédit accordé à l'étude publiée par The Lancet concernant la possible dangerosité de l'hydroxychloroquine pour le traitement du Covid-19 :
"J'ai d'abord beaucoup hésité à réagir parce que je ne veux pas qu'on dise que je suis pro-Raoult. On ne peut rien dire : on est forcément soit pro, soit anti. Mais l'article de The Lancet pose de gros problèmes. Les données sont trop bizarres, pas fiables. On ne sait même exactement d'où elles viennent comment ils se les sont procurées. Du coup, les conclusions ne peuvent pas être fiables. The Guardian a bien vu tous ces problèmes. Ce papier est une merde en grande partie fabriquée par une firme inconnue qui voulait se faire de la pub. 
Lancet, c'est le tabloïd de la presse médicale. Ils font le buzz avec des données fake. La science, ce n'est pas ça ! Et la presse française a repris sans réfléchir cet article. Nous n'avons plus de journalistes scientifiques."
Le voici en interview sur LCI :

 
Des défenseurs du médicament se prononcent aussi, dont le collectif de médecins Laissons-les prescrire qui dénonce un travail "totalement biaisé", mais également près de 100 médecins et scientifiques, pas forcément défenseurs de la chloroquine, qui adressent une lettre ouverte pleine de reproches à ses auteurs et à la prestigieuse revue scientifique britannique.
Le texte, signé notamment par deux médecins exerçant en France (le Pr Annane Djilalli, de l'UFR des Sciences de la Santé Simone Veil, et le Pr Philippe Parola, collègue de Didier Raoult à l'IHU Marseille), critique notamment l'absence de données sur les hôpitaux pris en compte dans l'étude et le fait que les prescriptions de chloroquine ou d'hydroxychloroquine dans certains pays leur semblent incompatibles avec la réalité.
Même Jacques Doublet, sympathisant En Marche et membre du Haut Conseil de la santé publique, affirme que les données et résultats de l'étude sont au mieux faux, au pire truqués.




Une escroquerie intellectuelle

Concernant les critiques apportées à l'étude du Lancet, on déplore tout à la fois des données à l'origine obscure, des flous dans la méthodologie (on ne donne pas le nom des hôpitaux où les dossiers de patients sont censés avoir été recueillis), une lacune dans l'étude et des interrogations éthiques.
Pour en savoir plus, rentrer dans les détails techniques, on pourra se reporter à un article du Guardian qui, à contre-courant du reste de la presse, a le premier soulevé les questions que posait l'étude (grâce à l'enquête de ses correspondants australiens, il a notamment révélé que les données de l'article du Lancet concernant l'Australie étaient tout simplement fausses). 
On pourra aussi se reporter à un article de France Info paru ce 30 mai, qui tente d'avoir une approche équilibrée sur cette affaire, ou encore à un article de Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS, paru sur son blog le 26 mai (et régulièrement mis à jour). 
Selon lui, c'est clair, l'étude du Lancet est une "escroquerie intellectuelle".


Comprendre la manipulation

"Comment comprendre une telle manipulation ?", se demande Mucchielli.
 "Nous ne connaissons pas ses auteurs. Mais nous pouvons néanmoins, affirme-t-il, faire deux derniers constats qui éclairent notre compréhension de cette affaire. D’abord, la dissimulation d’une partie de leurs conflits d’intérêt potentiels par les auteurs de l’article. Ensuite, la triste banalité de ces filouteries, manipulations de données et autres fraudes dans la recherche médicale contemporaine."
Concernant le premier point, il s'avère que les quatre auteurs de l'étude du Lancet s’efforcent de dissimuler des liens avec le laboratoire américain Gilead, principal adversaire de l’IHU de Marseille car ce dernier concurrence directement son très cher médicament (le Remdesivir) :
"Ainsi le principal auteur de cette étude, le spécialiste de chirurgie cardiovasculaire Mandeep Mehra, dissimule le fait que l’hôpital Brigham de Boston où il exerce est actuellement en contrat avec le laboratoire Gilead dont il teste depuis fin mars le médicament proposé contre la Covid : le Remdesivir. Ceci vient donc s’ajouter aux conflits d’intérêt potentiels déclarés par l’auteur. Certaines des entreprises listées sont bien connues, comme Abbott qui participe au financement des recherches du Dr Mehra sur les pompes cardiaques, mais qui est aussi investi dans la fabrication des tests de dépistage de la Covid. D’autres sont beaucoup moins connues comme l’entreprise suisse Roivant qui cherche elle aussi à valoriser actuellement son médicament (le Gimsilumab) pour traiter les malades COVID en phase de détresse respiratoire aigüe, que le Dr Mehra jugeait récemment « très prometteur ». Voilà donc un cardiologue décidément très en verve dans des domaines de spécialités (autour du traitement des différentes phases du Covid) qui ne sont pourtant pas du tout les siens. Le second auteur est donc le statisticien de Chicago qui a créé cette société de Big Data fabriquant actuellement des tests sur le Covid. Le troisième est le seul suisse de ce quatuor à domination américaine, le Dr Frank Ruschitzka qui travaille à l’hôpital universitaire de Zurich. C’est à nouveau un cardiologue, qui travaille depuis longtemps avec Abbott et Gilead (ce laboratoire subventionnant « sans restriction » - « Unrestricted research grant » - l’hôpital de Zurich), ayant notamment testé et publié sur son médicament contre l’hypertension : le Darusentan."
Concernant le second point, il suffit de lire les propos édifiants de Richard Horton dans le Lancet en avril 2015 car il n’est autre que le propre rédacteur en chef de cette revue depuis 25 ans. 
Son diagnostic est que le corps scientifique médical est gravement malade :
« une grande partie de la littérature scientifique, peut-être la moitié, est peut-être tout simplement fausse. Affligée par des études portant sur des échantillons de petite taille, des effets minuscules, des analyses exploratoires non valables et des conflits d'intérêts flagrants, ainsi que par une obsession à poursuivre des tendances à la mode d'importance douteuse, la science a pris un virage vers l'obscurité. (…) L'endémicité apparente des mauvais comportements en matière de recherche est alarmante. Dans leur quête d'une histoire convaincante, les scientifiques sculptent trop souvent les données pour qu'elles correspondent à leur théorie du monde préférée. Ou bien ils modifient leurs hypothèses pour les adapter à leurs données. Les rédacteurs en chef des revues scientifiques méritent eux aussi leur part de critiques. Nous aidons et encourageons les pires comportements. Notre acceptation du facteur d'impact alimente une compétition malsaine pour gagner une place dans quelques revues sélectionnées. Notre amour de la "signification" pollue la littérature avec de nombreuses fables statistiques. Nous rejetons les confirmations importantes. Les revues ne sont pas les seuls mécréants. Les universités sont dans une lutte perpétuelle pour l'argent et le talent, des points d'arrivée qui favorisent des mesures réductrices, comme la publication à fort impact. Les procédures d'évaluation nationales, telles que le cadre d'excellence pour la recherche, encouragent les mauvaises pratiques. Et les scientifiques, y compris leurs plus hauts responsables, ne font pas grand-chose pour modifier une culture de la recherche qui frôle parfois l'inconduite ».
D'ailleurs, l’histoire de la production éditoriale du Lancet a été marquée par plusieurs graves controverses et scandales ces dernière années, comme le rappelle Patrick Champagnac, ancien de France 3, sur sa page Facebook :
"(...) C’est toujours intéressant de savoir qui parle et d’où on parle. Ainsi en est-il de tout citoyen et de tout groupe ou d’organisation qui s’expriment publiquement que ce soit à travers les médias, dans un forum, une réunion publique ou dans une entreprise. Je m’explique. The Lancet est une revue médicale britannique hebdomadaire qui appartient à la multinationale néerlando-britannique RELX Group dont le capital est détenu par d’importants fonds de pension et d’investissements notamment américains, parmi lesquels le sulfureux BlackRock. Certains de ces fonds de pension ont investi dans l’industrie pharmaceutique. Ce qui peut poser légitimement la question des conditions de la production de l’information dans cet environnement sous influence du capitalisme financiarisé et de ses prédateurs que sont ces fonds de pensions. (...)
Il faut savoir en effet que cette célèbre revue The Lancet a fait tout au long de son histoire, l’objet de vives critiques et de plusieurs scandales. Ainsi en 1998 , lorsque The Lancet publie une étude suggérant un lien entre le vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons, le ROR, et l’autisme. L’étude porte sur les cas d’une dizaine d’enfants, elle est signée par le docteur Andrew Wakefield et de douze de ses collègues du Royal Free Hospital et de la School of Médecine de Londres. L’étude déclenche une vive polémique en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais c’était sans compter la pugnacité d’un grand journaliste d’investigation du Sunday Time, Brian Deer, qui après une enquête minutieuse découvrit un énorme conflit d’intérêts concernant le signataire et responsable de l’étude, le docteur Wakefield. Le journaliste Brian Deer révéla ainsi que ce médecin avait été rémunéré par un laboratoire en tant qu’expert pour la somme de... 510.249 euros ! Suite à cette enquête, le General Medical Council britannique qualifia d’erreurs grossières et la méthode de recherches « non éthiques ».
The Lancet décida alors de se rétracter et de retirer la publication de cette étude sur le ROR de ses archives (dépêche AFP du 2 février 2010). En janvier 2011, le British Medical Journal qualifie l’étude de fraude et accuse le docteur Andrew Wakefield d’avoir délibérément falsifié ses données.
Le docteur Wakefield et John Walter-Smith, l’un des principaux cosignataire de l’étude furent finalement radiés du registre des médecins britanniques par le GMC, le General Medical Council, l’équivalent chez nous en France de l’Ordre National des Médecins.
The Lancet connut d’autres polémiques, d’autres scandales concernant des falsifications d’études ou d’articles frauduleux..."
Et Mucchielli de conclure son réquisitoire :
"Il est plus qu’urgent d’en finir avec la sacralisation de la Science derrière laquelle trop de personnes dissimulent tant bien que mal leurs intérêts ou leurs opinions personnelles, ne se donnant jamais la peine de poser la question toute simple qui doit (malheureusement) initier de nos jours toute discussion sérieuse sur une publication médicale : à qui profite le résultat annoncé ?"
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Pour aller plus loin, on pourra encore se référer à cette vidéo, où l'on peut voir comment sont construites les statistiques, ce qu’on peut voir dans l’étude du Lancet et ses limites. L'auteur montre que cette étude n’aurait jamais dû servir à conclure quelque chose et qu’il est raisonnable de mettre en doute les intentions réelles des auteurs.



agoravox

Merci à JPL

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