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dimanche 29 juillet 2018

Lettre Ouverte au CHRU de la Cavale Blanche à Brest

TW : LA BANDE SONORE CI DESSOUS N’EST PAS A ECOUTER PAR LES ÂMES SENSIBLES.



Brest, 20 Juillet 2018.
 
A l'attention du responsable du service des urgences et de la direction du CHRU de la Cavale Blanche.
 
Objet : Lettre ouverte
 
Madame, Monsieur,
 
Par la présente, je viens vous exprimer ma colère au sujet de l'inacceptable prise en charge de vos patients au service des urgences.
En effet, le jeudi 12 juillet 2018, à vingt heures, ma mère a été conduite dans le service avec des douleurs abdominales épouvantables, un gonflement conséquent du ventre depuis quelques jours, une diarrhée aiguë datant de la veille ainsi que des vomissements qui furent au cours de la journée translucides, puis noirs, un peu avant notre arrivée, et ce alors qu'elle ne pouvait plus rien avaler depuis vingt quatre heures.
Nous avons ajouté qu’elle avait aussi subi une perte de poids, ainsi que d'appétit au cours des dernières semaines et de manière soudaine.
Ma première stupéfaction s'est produite lorsque l'infirmier des admissions s'octroya le droit, après l'auscultation rapide de ma mère, d'émettre son propre diagnostic : " Et bien, c'est sûrement un épisode de constipation, une imagerie pour vérifier si il n'y a pas un début d'occlusion, une mise sous traitement et vous pourrez rentrer chez vous. "
Je ne sais pas aujourd'hui, comment j’ai fait pour garder mon calme, et pour me contenter simplement de lui rappeler que ma mère souffrait de diarrhée aiguë depuis vingt quatre heures.
Bien sûr, sa réponse me donna le premier sentiment d'abandon, mais pas le dernier de cette nuit-là : " Tiens, c'est original ! De la diarrhée durant une constipation. "
Comment pouvez-vous tolérer qu'un infirmier, une personne s'occupant et soignant les malades SOUS LA DIRECTION DU MÉDECIN, puisse émettre son propre diagnostic et se substituer à l'avis d'un médecin au sujet de la condition d'attente de vos patients ?
J'ai bien lu votre documentation sur l'évaluation paramédicale et le questionnaire de l'infirmière d'admission, ma colère sur cette question est donc d'autant plus grande.
Durant une première longue période d'attente dans le couloir des urgences, nous avons été témoins impuissants de scènes et de comportements inadmissibles.
Je parle ici, du sort d'un homme âgé, arrivé sur un brancard la tête bandée et ensanglantée à cause d’une plaie béante, qui a été amené et laissé pour compte au fond du couloir avec quelques autres personnes, et ce, pendant de longues heures.
Je parle aussi de cet autre homme, lui aussi laissé pour compte au fond de ce même couloir qui a convulsé et vomi un liquide blanc, dans l'indifférence la plus totale, jusqu'à ce qu’un proche d'un patient déjà installé en box, ne réagisse, alertant les autres quidams de la salle d'attente, mais aussi qui de droit en prévenant les infirmières d'accueil.
J'ai vu cet homme qui me semblait être sans vie, me passer devant, tout comme j'ai vu l'infirmière lui prendre le pouls et faire non de la tête à sa collègue.
Un homme est-il mort, dans l'indifférence, ce soir-là ?

Je parle aussi de cette jeune femme, installée sur un brancard à coté de nous, qui n'a jamais cessé de pleurer en silence, dans l'indifférence, jusqu'à que vienne son tour.
Quant à ma mère, après une attente de sept heures, épuisée, sur une chaise inconfortable, à se tordre de douleurs, à vomir sans relâche cette substance noire, et à baigner dans ses propres déjections fécales puisqu'à bout de force, elle ne pouvait plus se rendre aux toilettes, et vaincue par cet enfer, elle a hurlé sa souffrance à plein poumons, sans discontinuer, s'arrachant les cheveux, des mèches entières ( que mon père a décidé de les mettre volontairement en un tas pour un eventuel temoignage lors d'une eventuelle attention d'une infirmière ) et se lacérant le visage avec les ongles.
La mâchoire crispée, il me semblait qu'à chacun de ses hurlements, elle se démantibulait, bien qu'humainement impossible.
Il nous était impossible de la calmer, de la contrôler, de la rassurer, et de l'empêcher de se faire du mal, et malgré mes supplications emplies de larmes, de colère et de crainte, pour que l'on vienne aider, qu'on lui administre un sédatif, on m'a seulement répondu : " Elle veut peut-être un brancard ? " Ma mère ne voulait rien, si ce n'est mourir pour que cessent les souffrances.
Pendant une heure et demie, nous avons tenté en vain de calmer ma mère, dans ses cris de souffrances, et dans l'indifférence la plus totale du personnel soignant qui n'a pas daigné offrir ne serait-ce qu'un regard vers nous.
Je fus même contrainte d'user d'entraves physiques sur ma mère, en tenant ses poignets serrés dans mes mains et plaqués contre le matelas du brancard pour l'empêcher de s'arracher les cheveux et de se lacérer le visage, tout en hurlant moi aussi.
Mais c'était inutile, elle était déjà très loin dans sa souffrance.
Abandonnés, ignorés, et impuissants, nous lui avons suggéré de nous frapper au lieu de se faire du mal, ce qu'elle fit, de toutes ses faibles forces avant de pleurer et d'hurler à nouveau.
Ma mère n'était pas une femme démente, ma mère perdait la raison par la souffrance, l'attente, et l'indifférence.
Impuissants, des patients ainsi que leurs proches, ont tenté de nous apporter leur aide.
Comme ce jeune homme déjà installé dans un box pour attendre un médecin, qui sollicita une infirmière pour lui dire qu'il souhaitait laisser son box à ma mère.
Un geste précieux pour lequel il se vit répondre : " De toute façon, ce n'est pas le tour de cette femme. " Ou encore cette jeune femme, à peine plus âgée que moi, qui essayait de calmer mes larmes parce qu'il fallait que je tienne le coup pour ma mère.
Cela faisait huit heures trente que nous attendions depuis notre arrivée dans votre service, une heure trente dans la folie et la souffrance lorsqu'une des infirmières d'accueil, montrant, peu discrètement, des signes de gêne, de saturation et d'incapacité à travailler dans les hurlements de ma mère, est allée chercher quelqu'un.
Une autre infirmière est alors arrivée vers nous : " Quelque chose ne va pas ?
" Comment peut-on oser poser cette question ? Tout le monde était-il aveugle et sourd ? C'est une troisième infirmière qui prit les choses en mains, aidée de la vision du tas des mèches de cheveux. Il était quatre heures du matin à la pendule des urgences.
Nous pensions naïvement que cet enfer touchait enfin à sa fin, mais dans ce box, ma mère fut, une fois de plus, abandonnée et toujours sans aucune solution de soulagement.
Le scénario de la salle d'attente, s'est donc répété à l'identique.
Il n'avait de toute manière, pas cessé.
A un moment, ma mère a régurgité cette substance noire sur le sol, au moment où une infirmière est entrée dans le box, ce qui a provoqué la colère de cette dernière, qui dans un mépris total, lui a lancé un haricot en carton pour qu'elle y vomisse là, et non sur le sol.
Ma mère avait-elle fait exprès de vomir sur le sol ?
S'est-elle dit que ça embêterait votre personnel soignant ?
Pourquoi cette infirmière montrait bien plus d'inquiétudes quant à la propreté du sol, qu'à la couleur anormale de rejets ?
Je dus encore user d’entraves physiques envers elle, toujours dans l'unique but de veiller à ce qu'elle ne s'arrache pas les cheveux et ne se lacère pas le visage.
A bout de force, et de nerfs, j'ai hurlé sur elle, pour qu'elle calme.
Hurlant aussi à l'aide parce que la situation m'échappait à nouveau.
De longues minutes se sont écoulées avant qu'un infirmier n'entre uniquement pour dire de manière froide et déplacée : " Si vous avez besoin de vous calmer, vous n'avez qu'à aller dehors enfin ! " Comment pouvais-je laisser ma mère, seule, alors que mon père était dehors car pour tenir le coup, nous nous relayons, dans cette folie qui la poussait à se faire du mal volontaire ?
Alors qu'elle ne cessait de répéter qu'elle voulait se tuer ?
Ce n'est qu'à cinq heures quarante du matin que ma mère fut mise sous perfusion, et reçut une petite dose de morphine qui a atténué d'un quart seulement ses souffrances.
Petit à petit, elle arrêta de se tirer les cheveux, de se lacérer le visage, et ses hurlements ne venaient que par vague.
Jusqu'à l'embauche de l'équipe de jour, aucun personnel soignant qui est entrée dans le box de ma mère pour une raison X ou Y n'a porté un regard sur elle, n'a pas non plus daigné apporter une réponse lorsqu'elle leur disait bonjour dans l'espoir qu'on s'occupe d'elle, qu'on ne l'abandonne pas, qu'on ne l'oublie pas.
Le cas s'est produit lorsque l'infirmier qui était intervenu pour me sommer de sortir peu de temps avant, est entré pour récupérer la poubelle.
Ma mère lui a alors dit : " Bonjour Docteur " . Sans réponse, ni même un regard, et légèrement amortie par la morphine, elle a terminé par : " Au revoir poubelle " dans l'espoir qu'elle lui réponde à défaut des personnes douées de parole En vain, évidemment.
Triste, ma mère m'a confié : " Même la poubelle s'en fout de moi " Quel sorte d'abandon est-ce ?
Ma mère dût encore attendre que neuf heures quarante s'affiche sur la pendule pour passer son scanner.
Pourquoi ne possédez-vous pas une équipe de nuit pour les imageries ?
Je sais qu'un homme attendait depuis sept heures du soir, son propre scanner.
Dans l'attente de ce fameux scanner, ma mère a demandé maintes et maintes fois qu'on la laisse boire un verre d'eau, mais personne n'a daigné lui expliquer, ni nous expliquer pourquoi elle ne devait pas boire.
Cela faisait environ seize heures qu'elle n'avait rien bu, vomi, et elle se déshydratait sans que l'on puisse lui apporter une solution, une explication.
Dans cette attente, nous avons aussi dû jouer le rôle d'infirmiers, à maintes reprises, en la portant jusqu'aux toilettes pour qu'elle puisse uriner, sans que cela ne gêne le personnel soignant qui nous croisait.
Ils n'avaient pas le temps de la faire uriner dans un bassin, et moi, je ne savais pas où ils étaient rangés.
Pour le peu de dignité qu'il restait encore à ma mère, et face à ce même abandon, nous avons pris les risques à notre charge.
Elle aurait pu tomber, elle tenait à peine sur ses jambes.
Il était onze heures cinquante, soit seize heure d'attente dans votre service, quand ma mère fut réellement prise en charge par une équipe pour la préparer à une opération chirurgicale d'urgence.
Le scanner avait révélé que les souffrances étaient belles et biens réelles, mais surtout, il avait révélé l'extrême gravité de son état de santé.
Loin, bien loin, de ce petit épisode de constipation qui a fait toute la différence de cette nuit-là.
Dimanche 15 juillet 2018, à 17h19, dans le service de réanimation chirurgicale, et malgré tous les moyens médicaux et HUMAINS déployés par l'équipe de CE service, ma mère, ses mains dans les nôtres a succombé à un choc sceptique et nous a quittés.
Ma douleur est immense, et ma colère tout autant.
 
Aujourd'hui, je pleure ma mère, et je vous blâme, vous le service des urgences.

Je vous blâme avec la pleine conscience que cette nuit-là n'aurait pas changé le destin de ma mère, il était déjà trop tard, le choc sceptique avait fait son œuvre.

Je vous blâme avec la pleine conscience et connaissance du manque cruel d'effectif dont souffre le service des urgences, mais pour lequel je refuse qu'il soit une excuse à l'inhumanité, à la cruauté, à l'abandon, et à l'indifférence dont le personnel a fait preuve ce soir-là.

Je vous blâme avec la pleine connaissance, qu'il y a treize ans, un autre membre de ma famille est mort en attendant d'être pris en charge dans un couloir de vos urgences.

Je vous blâme pour une faute professionnelle en l'émission d'un diagnostic de la part d'un infirmier qui s'est substitué à l'avis d'un médecin, et a déterminé l'attente et la souffrance d'une femme, qui finalement, était en train de mourir à petit feu.

Je vous blâme pour avoir écrasé les valeurs des professions du médicales et du paramédicales, alors qu'elles sont inscrites à l'entrée de votre service.

Je vous blâme, mais soyez assuré de ces mêmes blâmes envers l'administration et l'Etat.
 
Aujourd'hui, je me demande comment le personnel soignant présent cette nuit là, aux urgences, peut encore trouver le sommeil avec la conscience qu'ils ont ignoré une femme dans la souffrance pour des raisons obscures que je ne connais pas ?
Comment vais-je pouvoir retrouver le sommeil avec la marque désormais indélébile des cris et du visage marqué de souffrance de ma mère ?
De la vie quittant ma mère sous mes yeux, trois jours après ?
Vous l'avez abandonnée, alors qu'elle venait chez vous dans l'espoir de connaître le mal qui la frappait, dans l'espoir d'être soignée, dans l'espoir d'être soulagée de ses souffrances.

Mais vous l'avez abandonnée, vous nous avez abandonnés.

Cette nuit là, cette souffrance est la dernière que ma mère aura vécu avec conscience, puisqu'elle ne s'est jamais vraiment réveillé de l'opération.

PERSONNE ne mérite de souffrir comme ça,
PERSONNE ne mérite de perdre sa dignité et sa raison,
PERSONNE ne mérite cette cruauté, cette indifférence.
 
Aujourd'hui je vous demande POURQUOI nous avons été abandonnés, ignorés, méprisés.
 
Madame, Monsieur, vous trouverez, accompagnée de cette lettre, une bande sonore de quelques courtes secondes de la souffrance vécue de très longues heures par ma mère.
En souhaitant que vous puissiez vous rendre compte de la non-assistance à personne en danger en la personne de ma mère dont vous avez fait preuve, ainsi que du préjudice moral en ma personne et en celle de mon père.
Avec une profonde tristesse, et une profonde colère.
 
Malgwenn Le Mat.

Ps : A l'attention de la direction du CHRU de la Cavale Blanche, je tiens à apporter la précision qu'aucune colère n'est émise contre l'équipe de chirurgie et celle de réanimation chirurgicale, qui a fait un travail exceptionnel par les moyens déployés pour accompagner ma mère dans ce combat inégal.

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