jeudi 2 février 2017

Dealers de femmes : le proxénétisme dans les cités, nouvelle activité florissante

  Le 02/02/2017




 Par Manon Quérouil-Bruneel
Publié le  
 
“Ça rapporte bien” : le proxénétisme est devenu dans les cités chaudes la nouvelle activité florissante, après le trafic de drogues et les braquages.

 Des filles perdues qui rêvent d’ascension sociale se projettent en Zahia et sont récupérées par des caïds ahuris par la facilité de ce commerce pour eux égal aux autres.
Enquête sur ces jeunes proxénètes et “leurs filles”.

Ryan est passé du haschich aux filles, sans états d’âme.
 Il y a un an, échaudé par une garde à vue, le petit dealer décide de se reconvertir :
J’en avais marre d’avoir les flics au cul. Des copains m’ont dit que la prostitution c’était moins dangereux et que ça rapportait bien.
Et même au-delà de ses espérances : à 23 ans, Ryan gagne 1 500 €/ jour grâce aux trois jeunes filles qui travaillent pour lui, à raison d’une dizaine de passes quotidiennes tarifées 100 €/demi-heure.
Parmi ses recrues, Nina, rencontrée lors d’une soirée avec des copains dans un bar à striptease. Sagement assise à côté de son souteneur, dans un café en banlieue parisienne, la jeune femme de 22 ans raconte sa vie d’avant : elle a été mise à la porte par ses parents, musulmans pratiquants, quand ils ont découvert qu’elle était enceinte d’un homme aux abonnés absents.
"Je pensais qu’en tant que mère célibataire j’aurais droit à un logement et à des aides. Tu parles ! L’assistante sociale m’a dit d’appeler le 115, comme si j’étais une clocharde."
 Nina écume les boutiques de prêt-à-porter de Châtelet, son maigre CV sous le bras, sans jamais parvenir à décrocher un entretien d’embauche.
Découragée après des mois de vaines recherches, sans un sou en poche, elle finit par échouer à Pigalle.
Un soir, dans l’intimité d’une cabine privée, elle confie à Ryan, son client à la gueule d’ange, qu’elle ne s’en sort pas avec les 30 € péniblement gagnés par jour.
Il lui propose de travailler pour lui, gérant la logistique et la sécurité, contre 50 % de ses revenus.
 
Farid, la quarantaine, voyou à l’ancienne d’une cité de Seine-Saint-Denis, n’en revient pas.
Ça cartonne dans les tiéquars !
confirme-t-il, choqué de ce succès.
« Pour notre génération, c’était la honte d’être un maquereau. Aujourd’hui, les petits jeunes n’ont plus de limites : ils dealent de l’héro et font tapiner leurs copines. »
 Une nouvelle génération de délinquants, opportunistes et avides de se faire une place au soleil.

« Les réseaux de drogue sont saturés, tandis que le braquage ou l’escroquerie demandent une certaine expertise et ne sont pas à la portée de tous. Le trafic de filles reste le plus simple à organiser », analyse Jean- Marc Droguet, chef de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH).
« Le proxo, c’est génial », ironise le capitaine Thomas, à la Brigade de répression du proxénétisme (BRP) : pas de « matière première » à acheter, aucun investissement de départ et, à la clé, un « bénéfice monstrueux ».
Car le trafic d’être humain reste l’un des crimes les plus rentables au monde : trois milliards d’euros ont été dépensés en France en 2014 pour des actes sexuels tarifés, selon le Mouvement du Nid. De quoi susciter des vocations.

De "fille de bien" à putain

Ryan l’apprenti maquereau – dont la conscience s’arrange mieux avec le qualificatif de « protecteur » – s’investit « à fond » dans son nouveau business.
De belles photos et une annonce alléchante publiées sur Viva Street*, un site où les offres de prostitution à peine masquées pullulent ; un appartement propre et discret, sous-loué à des connaissances, dont il change toutes les trois semaines pour ne pas se faire repérer.
Il lui arrive aussi de travailler dans des hôtels moyen de gamme, situés dans des quartiers calmes aux portes de Paris.
Un billet glissé au vigile lui assure la tranquillité.
Ryan loue toujours deux chambres : une pour la fille qui travaille, une autre où il patiente avec les deux autres, en regardant la télé et en fumant des joints.
Quand elle a fi ni, elle toque trois coups au mur, et je fais entrer l’équipe suivante.
Ryan s’est équipé d’un extincteur et d’une matraque télescopique, pour mater les mauvais payeurs, les violents, les « trop lents » ou les « trop bourrés ».
Mais la plupart du temps, tout se passe bien : « Souvent, j’ai à peine le temps de fumer ma clope que le type a déjà fini.
Quand j’y pense, ça me fait un peu bizarre.
Mais après tout, c’est le plus vieux métier du monde.
Et puis, au moins, je ne tape pas mes filles.
» Nina opine, yeux rivés sur ses longs ongles manucurés.
A peine tique-t-elle quand son proxénète affirme que c’est de l’argent « vite gratté, les bras croisés ». D’une voix hésitante, la jeune femme oppose que, quand même, ce n’est pas si facile pour elle.
Nina peine à évoquer la première passe, celle qui l’a fait basculer de « fille bien » à « putain » : « Après, j’ai mis du temps à me regarder dans la glace. Mais je me suis forcée à penser à l’argent qui rentrait. Maintenant, je vois les clients avec une tête de billet. »
Quand cela ne suffit pas, Nina s’aide d’une rasade de whisky pour se donner du courage, et évite soigneusement les « jeunes Blacks et les Rebeus de banlieue », de peur de tomber sur une connaissance :
L’Ile de- France, c’est un village. Quand les mecs savent que tu fais ça, tu finis dans une cave en tournante…
La jeune femme jure qu’elle arrêtera avant ses 30 ans, le temps de s’offrir une nouvelle poitrine et de mettre sa fille de 2 ans à l’abri du besoin, loin de la cité où elle a grandi.
En attendant, elle partage un appartement dans le « 93 » avec quatre filles des quartiers, âgées de 18 à 25 ans, qui se prostituent également.
 « C’est presque banal aujourd’hui », constate Nina, qui apprend régulièrement qu’une ancienne copine a rejoint les rangs.
Des filles vivant dans les cités un peu paumées, le plus souvent en rupture familiale et scolaire, qui se laissent convaincre des bienfaits de cet argent vite gagné.

Un supermarché virtuel du sexe

Au cours du premier semestre de 2016, l’OCRTEH a traité une quarantaine de dossiers liés à du proxénétisme de banlieue.
Un chiffre qui a doublé par rapport à l’année précédente, mais qui reste marginal au regard des autres affaires de prostitution.
 Sans minimiser ce phénomène qui s’est fait connaître depuis moins de deux ans, le commissaire Jean-Paul Mégret, chef de la BRP, reconnaît que ses équipes ont déjà fort à faire avec les réseaux chinois ou nigérians, qui brassent des millions avec une prostitution d’abattage.
D’autant qu’aux yeux de la justice, l’aspect « consenti » de cette prostitution – autant qu’elle puisse l’être – est moins grave que de la traite avec violence.
 Mais il y a aussi des recrutements forcés, rappelle Jean-Marc Droguet, qui cite une affaire à Marseille, fin 2015, impliquant deux mineures que des caïds destinaient à la prostitution et qui ont été séquestrées, violées en réunion et privées de nourriture pendant dix jours.
Ou le cas de Laetitia, mère célibataire de 19 ans, qui a accepté de son plein gré les services d’un certain Malik, avant de vivre l’enfer pendant deux ans.
Rapidement, elle se retrouve privée de ses gains, prostituée à une cadence infernale et envoyée, les weekends, dans les vitrines du quartier rouge de Bruxelles.
C’était un être qui n’était plus que terreur et souffrance. A l’audience, elle s’est évanouie en apercevant son tortionnaire
se souvient son avocate, Anne-Charlotte Mallet, qui a obtenu sept ans de prison ferme pour Malik.
Ces petites frappes sont en train de monter en gamme et de se professionnaliser
alerte Yves Charpenel, président de la Fondation Scelles, qui estime à 500 000 €/an les revenus d’un mac de banlieue tournant avec cinq filles.
Dans le rapport que l’association publie chaque année sur l’exploitation sexuelle, un chapitre sur les « réseaux de cité » a fait son apparition.
 Une nouvelle forme de « voyoucratie française », plutôt inédite sur le marché de la prostitution, habituellement trusté par les gangs étrangers.
Un secteur encore vierge mais prometteur.
 Car si la prostitution de rue et en établissements est en perte de vitesse, celle sur Internet est en plein essor.
Et fait des ravages au sein de la génération 2.0.
 Des sites comme VivaStreet, Wannonce ou Youppie sont devenus des supermarchés virtuels du sexe, qui regorgent de petites annonces vendant les services de « filles du pays », de « filles halal » ou de « Blacks sexy ».

Trouver un riche footballeur

Pour les policiers de la BRP, ces « Loubna » et ces « Chaima » – qui se disent « escorts » et non prostituées – sont le prolongement naturel de celles qu’ils surnomment les « michetonneuses » : de jeunes Beurettes qui gravitent dans les boîtes de nuit orientales et les cafés à chichas, dans l’espoir de se faire entretenir par un footballeur ou un riche Saoudien.
Sur leur profil Facebook, certaines n’hésitent pas à poster des photos d’un éventail de billets artistiquement disposés sur le lit, à côté d’un sac Chanel et de chaussures Louboutin.
Comme les caïds exposent leurs armes.
Grandies à l’ombre des barres HLM, oppressées par un système profondément patriarcal, ces gamines voient dans la prostitution une forme d’indépendance.
Le phénomène Zahia a fait beaucoup de mal, note une capitaine de la BRP.
C’est la “pretty woman” des cités, l’héroïne de cette génération perdue pour qui tapiner est juste un ascenseur social. »
Pendant huit mois, sa fille, placée en foyer après avoir enchaîné les fugues, s’est prostituée pour le compte d’un ancien braqueur de Malakoff .
C’est une copine de son quartier, toujours bien habillée, qui a lui donné son numéro en lui recommandant ses services.
Au début, c’est bizarre de le faire avec quelqu’un qu’on ne connaît pas.
chuchote Kaina, qui confie n’avoir connu que trois partenaires sexuels avant son premier client, un « Renoi dans une Fiat 500 ».
La jeune fi lle enchaîne les passes à 150 €/ demi-heure, qu’elle dilapide en sacs à main et en sorties. De cet argent qui brûle les doigts, il ne lui reste absolument rien.
Kaina est pressée de tourner la page et assure ne pas en vouloir à son souteneur, contre lequel elle refuse de porter plainte.
Elle parle de tout cela avec détachement, comme si elle n’avait toujours pas réalisé la gravité de ce qu’il lui était arrivé.
Comme si, finalement, tout cela n’était qu’un jeu qui avait mal tourné.

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