jeudi 24 décembre 2015

Jacqueline Sauvage

                                                    
Le 24/12/2015
Le jury d’assises qui, au début de ce mois, a condamné en appel Jacqueline Sauvage à dix ans de prison s’en est tenu à la lettre du droit.
   
Il est des cas où les verdicts que rendent les tribunaux au nom de la loi (et parfois dans des circonstances particulières), tout en étant juridiquement inattaquables, ne peuvent être infirmés – et doivent l’être en effet – qu’en raison de considérations et de valeurs supérieures.
C’est pourquoi, de tout temps et sous tous les régimes, des plus arbitraires aux plus démocratiques, le droit de grâce, suprême espoir et suprême recours, a permis aux détenteurs du pouvoir (sultans, dictateurs, présidents de la République ou gouverneurs) de corriger des erreurs judiciaires qui, s’il n’existait pas, seraient irrémédiables.
Le jury d’assises qui, au début de ce mois, a condamné en appel Jacqueline Sauvage à dix ans de prison s’en est tenu à la lettre du droit.
En allant chercher un fusil, en le chargeant puis en abattant de trois coups de feu son mari qui, tranquillement assis dans son jardin, lui tournait le dos, cette femme a commis un meurtre prémédité et de sang-froid.
 Le président de la cour s’est étonné que, si elle disait vrai en déclarant avoir subi pendant des décennies le joug tyrannique de son époux, elle n’ait ni dénoncé ni fui celui-ci, ni tout simplement demandé et obtenu la séparation et le divorce.
 L’avocat général a souligné que, même si l’accusée avait été une fois de plus sévèrement corrigée par son époux, elle ne pouvait en aucun cas invoquer la légitime défense et que son geste criminel était disproportionné à la situation,
Il y avait, en effet, au moins cinq minutes que la victime avait cessé de passer à tabac sa meurtrière…
De fait, Jacqueline Sauvage, mariée à dix-huit ans et mère de trois enfants, avait vécu pendant quarante-sept ans, sans jamais se plaindre, sans jamais manifester quoi que ce soit à l’extérieur, dans la dépendance et sous l’emprise d’un compagnon qui était aussi son bourreau.

Ce père de famille alcoolique, brutal et incestueux trompait sa femme, martyrisait sa femme, terrorisait et violait ses propres filles.
 Lors du procès, les deux enfants survivantes de ce couple dont le seul fils s’est suicidé sont venues soutenir leur mère et raconter le calvaire que leur géniteur avait fait endurer aux siens.
Cet homme, leur père, méritait-il de vivre ?
 Elles ne le pensaient pas et moi non plus.
La place de cette femme, leur mère, est-elle dans une prison ?
Elles ne le pensent pas, et moi pas davantage.
Acquittée en première instance, rejugée sur appel du parquet, Jacqueline Sauvage est tombée sur des jurés qui ont estimé en conscience qu’il leur était impossible de ne pas sanctionner le crime commis et avoué par l’accusée.
 Soit.
Mais le verdict qu’ils ont rendu est apparu lui aussi « disproportionné », non au regard des textes mais en termes de morale et d’équité, non seulement à la condamnée, non seulement à sa famille, mais à tous ceux qui ont suivi le procès, mais à tous ceux qui, depuis, ont eu connaissance des faits. Les regards se tournent à présent vers le président de la République…
Après qu’en juillet 1945, un jury dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’était exempt ni de haine ni de crainte eut condamné à mort le maréchal Pétain pour avoir, selon les plus modérés, trahi les devoirs de sa charge, selon les plus durs trahi la France, les mêmes hommes qui venaient de prononcer la peine capitale s’avisèrent que le condamné, presque nonagénaire, avant d’être « le vieux traître », avait été le glorieux vainqueur de Verdun, et que les conditions dans lesquelles il avait dirigé la France vaincue, occupée, déchirée n’étaient pas les plus favorables à l’exercice régulier du pouvoir.
Ils adressèrent aussitôt une demande de grâce au général de Gaulle, chef du gouvernement et celui-ci, qui aurait préféré que le procès n’eût jamais lieu, eut la sagesse de commuer la condamnation en réclusion à perpétuité…
Rétrospectivement, cette décision apparaît comme la plus raisonnable et la seule possible, compte tenu du contexte de l’époque.
Je ne sache pas que les jurés de Blois aient manifesté un quelconque regret de leur verdict.

C’est donc à François Hollande qu’il revient, s’il le souhaite, de se saisir de cette cause, comme l’en implore une pétition qui a d’ores et déjà recueilli près de deux cent mille signatures.

En prenant ses fonctions, l’actuel chef de l’État n’avait pas caché ses réticences et quasiment son effroi quant à l’existence et à la légitimité d’un droit qui lui semblait à tort l’héritage du passé monarchique de la France et d’un pouvoir discrétionnaire des souverains.
Près de quatre ans après le début de son quinquennat, le titulaire de la magistrature suprême qu’il tient du suffrage universel a eu l’occasion de prendre des décisions plus lourdes et plus discutables que celle qui lui est demandée aujourd’hui au nom d’un principe plus fort que n’importe quel article du Code pénal.

 Qu’il ose, comme d’autres avant lui, rendre justice.

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